Quand un prompt écrit un prompt, qui est l’auteur ?
Je voudrais dans ce billet mettre à nu un détail technique de PlaySafe que peu de gens connaissent et qui éclaire, je crois, le débat sur l’auteur des œuvres générées par intelligence artificielle. Chez nous, la musique distribuée aux commerces n’est pas générée à partir de prompts écrits par un humain. Elle est générée à partir de prompts écrits par un autre prompt, dans une chaîne de génération automatisée que nous avons construite et que nous opérons.
Cette précision peut surprendre, alors qu’elle est aujourd’hui assez courante chez les opérateurs sérieux de musique IA. Le détail importe parce qu’il pousse à son point limite la question qui occupe les juristes depuis l’arrivée des modèles génératifs. Si le prompt humain qui guide une génération est l’acte créatif, que se passe-t-il quand ce prompt est lui-même produit par une autre génération, et ainsi de suite jusqu’à un humain qui n’a fait, à l’origine, que définir une intention abstraite ? Le débat philosophique général sur le statut du prompt fait l’objet d’un autre billet, « Fair use et prompt, où commence la création ? ». Ici, je voudrais regarder ce que cette question devient quand le prompt n’est plus l’acte humain.
Notre process, sans pudeur
Voici comment nous procédons, en simplifié. Un opérateur humain rédige un brief général, qui ressemble à : « catalogue d’ambiance pour salons de coiffure, segment moyen-haut de gamme, palette acoustique-soul, exclure tout vocal anglais explicite, durée moyenne 3 minutes. Ne citer aucun article, ou titre existant, uniquement des styles. ». Ce brief n’est pas envoyé directement à un modèle de génération musicale. Il est d’abord traité par un premier prompt, que nous appelons en interne le générateur de prompts, dont la fonction est de produire une centaine de variations de prompts musicaux à partir du brief initial.
Ces variations vont ensuite alimenter le modèle de génération musicale, qui produit pour chaque prompt un, deux ou trois fichiers audio. Sur les sorties brutes, un second prompt joue le rôle de filtre qualité : il évalue chaque fichier sur des critères de cohérence, de variété, de pertinence par rapport au brief, et écarte les rejets. Un troisième prompt génère les métadonnées (titre, genre, tempo, ambiance) qui serviront ensuite à classer les morceaux dans nos playlists.
Dans toute cette chaîne, l’humain n’écrit donc aucun prompt musical au sens littéral. Il écrit un brief, parfois un meta-prompt général qui pilote la chaîne, et il valide en sortie. Le travail de prompt-engineering, au sens technique, est lui-même automatisé.
L’argument du process
Maintenant, soyons provocateurs. Si la création d’une œuvre IA dépend du prompt qui la déclenche, et si chez PlaySafe ce prompt est généré par un système que nous avons conçu, peut-on en déduire que PlaySafe est l’auteur des morceaux ? Après tout, nous avons inventé l’architecture, calibré les paramètres, défini les règles de filtrage, équilibré la chaîne. Sans notre process, les morceaux n’existeraient pas dans la forme qu’ils prennent. La chaîne entière est notre œuvre, et chaque morceau qui en sort en est, en quelque sorte, le produit.
Cette position est juridiquement défendable. Elle pourrait s’appuyer sur l’idée d’investissement substantiel, qui justifie déjà la protection des bases de données par directive européenne. Elle pourrait aussi s’appuyer sur l’argument du producteur, en se réclamant analogiquement de l’article L.213-1 du Code de la propriété intellectuelle, en arguant que nous avons pris l’initiative et la responsabilité de la première fixation de la séquence sonore, même si la fixation se fait par calcul plutôt que par enregistrement.
Si nous voulions revendiquer la propriété artistique des morceaux que nous diffusons, en tant qu’inventeurs et opérateurs du process qui les produit, nous aurions un dossier construit. Et nous ne serions pas les seuls à le construire : c’est exactement la stratégie juridique de plusieurs plateformes commerciales d’IA musicale, qui se réservent par leurs conditions générales d’utilisation un faisceau de droits sur les générations produites via leurs outils.
Le problème du précédent
Mais cette position contient un piège, et c’est la raison pour laquelle nous ne la défendons pas. Si l’inventeur d’un process est l’auteur des œuvres qui en sortent, alors la conclusion s’étend à tout l’écosystème des outils de production musicale. Ableton Live, Logic Pro, Reason, FL Studio, Pro Tools, sont des stations de travail audionumérique qui ont défini la grammaire technique de la production musicale contemporaine. Sans elles, des dizaines de milliers de morceaux n’existeraient pas dans la forme qu’ils prennent. Leurs concepteurs ont inventé le process qui rend possible cette forme.
Si nous appliquons rigoureusement la logique du précédent, alors Ableton AG est coauteur de tous les morceaux produits sur Ableton Live. Apple est coauteur de toute la musique produite sur Logic Pro. Propellerhead Software est coauteur de tous les titres sortis avec Reason. Cette conclusion est manifestement absurde. Personne ne la défendrait sérieusement, ni en droit, ni en pratique. Aucun éditeur de DAW n’a jamais revendiqué la propriété artistique des œuvres produites avec son outil.
Pourquoi est-ce absurde ? Parce que la frontière entre l’outil et l’œuvre, dans le cas des DAW, est intuitive. L’outil offre une grammaire et des possibilités. L’opérateur fait des choix dans cette grammaire qui dessinent l’œuvre. Le geste créatif est clairement du côté de l’opérateur, l’outil est instrumental. Aucun acteur sérieux ne conteste cette répartition.
La même chose, à un niveau d’abstraction au-dessus
Notre meta-prompt PlaySafe est exactement la même chose qu’une DAW, mais à un niveau d’abstraction supérieur. Il offre une grammaire, des possibilités, des paramétrages. Quand un humain rédige un brief « catalogue ambient pour spas, palette piano et nappes de cordes, durée moyenne 4 minutes », il fait des choix créatifs qui définissent un cadre. Le meta-prompt explore ce cadre en générant des variations, mais il n’invente pas le cadre lui-même. La direction créative reste celle du brief, c’est-à-dire celle de l’humain qui l’a posé.
Et au-dessus de notre meta-prompt, il y a le modèle de génération musicale lui-même, qui a ses propres paramètres, son propre style implicite, ses propres biais. Si on poussait l’argument du process, le développeur du modèle serait alors coauteur. Et au-dessus encore, les artistes dont les œuvres ont nourri l’entraînement du modèle. Et ainsi de suite, dans une remontée infinie de coauteurs potentiels, qui finit par diluer la notion d’auteur jusqu’à la rendre inopérante.
C’est précisément ce qui rend l’argument du process intenable. Il ne sait pas où s’arrêter. À chaque niveau d’abstraction, on peut désigner un nouveau coauteur potentiel, sans que rien n’arbitre lequel a vraiment le statut juridique d’auteur. La voie mène à l’éclatement de la notion, et donc à son effacement.
Notre position
Nous avons donc fait, chez PlaySafe, un choix méthodologique simple. Nous ne revendiquons pas la propriété artistique des morceaux que nous distribuons, alors même que nous avons construit le process qui les produit. Cette position n’est pas une obligation juridique, c’est une honnêteté analytique. Le process que nous avons inventé est un outil, et nous le considérons comme tel. L’analogie avec une DAW est pour nous éclairante, elle n’est pas humiliante.
Cette position a une conséquence pratique. Quand un commerce diffuse une musique PlaySafe, il ne paie pas une redevance qui irait à PlaySafe en tant qu’auteur, parce que nous ne nous reconnaissons pas comme auteur. Il paie un abonnement qui couvre l’utilisation de notre catalogue et de notre infrastructure de diffusion. La distinction n’est pas mince. Elle évite d’aligner notre modèle économique sur une revendication d’auteur que nous ne pourrions pas défendre intellectuellement.
Cette position a aussi une conséquence théorique. Elle ouvre la place pour que la question de l’auteur des morceaux IA soit traitée correctement, c’est-à-dire reconnue comme une question ouverte. Nous ne la résolvons pas par fiat contractuel. Nous la laissons aux juristes et aux législateurs, en plaidant pour qu’elle soit traitée par un cadre dédié plutôt que par extension des régimes existants, comme dans le billet « Pour une redevance IA dédiée » ou celui sur le statut juridique du phonogramme.
Une transparence qui engage
Mettre à nu notre process est un choix risqué. Il rend visible une mécanique qui pourrait choquer ceux qui imaginaient encore la musique IA comme l’œuvre d’un humain inspiré tapotant un prompt unique. La réalité est plus prosaïque, et elle ressemble davantage à une chaîne industrielle pilotée que à une démarche artistique au sens classique.
Cette transparence est, à mes yeux, la condition d’un débat honnête. On ne peut pas demander aux institutions de légiférer correctement sur la musique IA si les opérateurs eux-mêmes entretiennent l’opacité sur leurs pratiques. PlaySafe ne sera pas le seul à mettre à nu ses méthodes, et c’est tant mieux. Plus le secteur sera transparent sur sa réalité technique, plus le législateur pourra travailler sur des bases solides.
D’ailleurs, le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act), entré en application en août 2025, exige déjà des fournisseurs de modèles génératifs une transparence accrue sur les contenus utilisés pour l’entraînement. La proposition de loi française portée par Laure Darcos, déposée le 12 décembre 2025 et adoptée à l’unanimité au Sénat le 8 avril 2026, va plus loin, en instaurant une présomption d’exploitation au bénéfice des ayants droit. Le texte est désormais entre les mains de l’Assemblée nationale, où la rapporteure reconnaît que le lobby de la tech, présent au Sénat, s’y exerce avec encore plus de pression. Le mouvement de fond reste néanmoins clair : la zone grise se rétrécit, et les opérateurs qui ne s’expliqueront pas eux-mêmes seront expliqués par les juges. Autant prendre les devants.
L’auteur des œuvres IA, en l’état du droit, est une question sans réponse stable. Notre conviction, après quelques années à opérer un système qui en produit chaque jour, est qu’elle ne se résout pas par une revendication unilatérale. Ni par l’opérateur du brief, ni par l’inventeur du process, ni par le développeur du modèle. Elle se résout par un cadre dédié à inventer, qui reconnaisse la spécificité de l’objet sans tordre les définitions classiques.
C’est, modestement, ce que nous plaidons depuis le début. Et c’est, peut-être, ce qui est en train de se mettre en place, lentement, à mesure que la question gagne en lisibilité publique.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un meta-prompt en musique IA ?
Un meta-prompt est un prompt qui génère d’autres prompts. Chez PlaySafe, un humain rédige un brief général, qui est traité par un premier prompt produisant cent variations de prompts musicaux, qui pilotent ensuite le modèle de génération. L’humain n’écrit pas le prompt musical au sens littéral, il pose le cadre créatif.
Si un prompt génère un autre prompt, qui est l’auteur ?
Question juridique ouverte. L’opérateur du brief (humain) ? Le concepteur du meta-prompt (PlaySafe) ? Le développeur du modèle (Suno) ? Les artistes dont les œuvres ont nourri l’entraînement du modèle ? Aucune réponse unique ne tient. Le débat se résout par un cadre dédié, pas par revendication unilatérale.
PlaySafe est-il l’auteur des morceaux qu’il distribue ?
Non, PlaySafe ne revendique pas la propriété artistique des morceaux. Si l’inventeur d’un process était l’auteur, alors Ableton et Logic Pro le seraient depuis longtemps. La conclusion est manifestement absurde. PlaySafe se positionne comme opérateur de chaîne de production, pas comme auteur, position cohérente avec l’AI Act et la PPL Darcos.
Pourquoi cette question est-elle juridiquement intenable ?
Parce qu’à chaque niveau d’abstraction (prompt humain, meta-prompt, modèle, œuvres d’entraînement), on peut désigner un nouveau coauteur potentiel sans qu’aucun arbitrage ne tranche. La voie mène à l’éclatement de la notion d’auteur. La résolution passe par un cadre juridique dédié IA, à inventer.